Cassé bleu
Work in progress
L’exil se vit comme un déracinement — et pas seulement du côté de la terre. Il se joue aussi dans le ciel, dans l’expérience quotidienne d’une lumière nouvelle qui nous baigne, nous entoure, nous nourrit, et déplace silencieusement notre manière de voir.
Chez Nicolas de Staël, cette question n’est pas métaphorique : elle est biographique. Né à Saint-Pétersbourg, il est contraint, enfant, de fuir avec sa famille après la Révolution russe et se retrouve très tôt orphelin. Cet exil initial ouvre une vie placée sous le signe de l’errance et d’une recherche ininterrompue de nouveaux horizons capables de renouveler l’acte de peindre.
En 1951, il découvre la Provence de son ami René Char. Et là, au contact du Midi, Staël éprouve une bascule : la lumière n’éclaire plus, elle agit. Elle déborde la rétine, altère les rapports chromatiques. Char et Staël inventent alors une expression pour nommer cette expérience fondatrice — ils inventent une couleur qui n’existe pas mais qui dit la transformation du regard : le « cassé-bleu ». Ce cassé-bleu n’est pas une nuance, c’est une fracture. Quelque chose qui se brise et s’ouvre à la fois. La couleur devient seuil, un dérèglement — non plus un attribut des choses, mais une manière de percevoir, une écriture.
Le quotidien de Staël est rythmé par des trajets vers Marseille, Uzès, Martigues, au bord de l’étang de Berre, “propres à engendrer dessins et tableaux”. Là, le paysage n’est plus un motif, c’est un champ vibratoire, une matière de sensations où la couleur se déplace, se contamine, se renverse. Là, « le ciel est vert, la mer est rouge et les sables violets ».
Autour de l’étang de Berre, j’ai moi-même été saisie par cette vibration : par des couleurs si puissantes qu’elles s’altèrent, comme si elles basculaient hors d’elles-mêmes. Cassé-bleu naît de cette expérience — et de ce qu’elle réveille : l’exil comme modification du regard, l’arrachement comme apprentissage d’une nouvelle lumière, l’écart entre ce que l’on croit voir et ce qui advient réellement dans la perception.
Cassé-bleu ou la couleur de l’exil est une tentative photographique et plastique de s’approcher de ce basculement : rendre sensible le moment où la couleur cesse de décrire et commence à agir, où le paysage devient mémoire, onde, vertige — et où peut se réinventer une manière d’habiter le monde.
/ 12 photographies
tirages jet d’encre pigmentaire sur papier Hahnemühle Photo Rag 308
contrecollage sur dibond
édition de 5 (+2 EA)
40x40 cm, 40x50 cm, 60x60 cm