Mélancolie
2015-2024

Quand les historiens dressent le bilan d’un conflit, ils comptent les morts, les blessés, les disparus. Mais comptent-ils jamais les vies brisées ?

Le second XXe siècle a été marqué par les guerres de décolonisation et la guerre d’Algérie fut l’une des plus meurtrières : de 1954 à 1962, elle a mobilisé, des deux côtés de la Méditerranée, deux millions d’hommes et fait 400 000 morts.

Après 1962, lorsque les appelés du contingent sont rentrés chez eux, que s’est-il passé ? Benjamin Stora montre dans La gangrène et l’oubli comment le traumatisme a été ravalé et les souvenirs enfouis parce qu’il fallait bien que la France continue de vivre. Le drame, jusque-là vécu collectivement dans les casernes et les régiments, est devenu un poids à porter individuellement. Chacun a dû refouler cette expérience traumatique, seul, dans un silence officiel assourdissant.

Mon père, Français né en Algérie, a été l’un de ces soldats mais il a toujours nié sa participation aux combats et n’a jamais parlé de cette guerre. Après 1962, en arrivant en France, il a développé une psychose mélancolique. Pour moi comme pour ses médecins, le lien était évident : chaque jour il essayait d’oublier et cet effort sans cesse recommencé a modelé son caractère, son regard, son visage. À la fin de sa vie pourtant, son regard a changé - comme si tout craquait, comme si toute cette horreur redevenait brusquement présente.

C’est donc sur son visage que j’ai cherché la trace de la guerre, sur son visage comme dans un paysage de ruines. Avec en tête une référence constante à Otto Dix, je l’ai photographié avant qu’il meure. J’avais mis au point un protocole simple : à chacune de nos rencontres, je lui posais cette question, commune à toute la génération des enfants des appelés du contingent : « Papa, qu’as-tu fait pendant la guerre d’Algérie ? » C’est en confrontant son témoignage aux archives militaires que j’ai pu reconstruire son histoire.

Mélancolie est un travail pluridisciplinaire, à la fois photographique par les portraits réalisés et historique par l’enquête de microhistoire. Il cherche à donner à voir ce processus de refoulement et à explorer la dimension intime d’un conflit longtemps relégué aux marges. En articulant mémoire familiale et histoire collective, il interroge la manière dont la guerre continue de marquer les corps, les visages et les générations.

/ Archive familiale,
photographie obtenue par intelligence artificielle,
18 photographies couleur
9 photographies noir et blanc

/ Mélancolie
livre d’artiste, 2024
8,5 x 20 cm, 62 pages
18 photographies couleur
9 photographies noir et blanc
sur papier ollin 90g et 150 g
couverture entoilée et embossée
reliure japonaise
édition de 8 (+2 EA)

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