La mémoire des vaincus

2016-2021

En 2016, je vis un mois à Tel Aviv. Chaque matin, le chant du muezzin de la mosquée Siksik, à Jaffa, traverse la ville et s’impose comme un repère sonore. Je sais, abstraitement, qu’une part importante de la population israélienne est palestinienne ; pourtant, c’est la première fois que je perçois, dans le quotidien, le rythme d’une communauté habituellement reléguée et invisible. Ce décalage — entre présence réelle et effacement symbolique — est le point de départ de ce projet.

Je me rends à Jaffa régulièrement jusqu’en 2021, et j’y rencontre des Palestiniens israéliens. Leurs récits m’ouvrent à la Nakba de 1948 et à l’histoire d’une ville dont la mémoire demeure lacunaire : Jaffa, centre économique et urbain majeur au début du XXe siècle, puis ville bombardée, vidée, reconfigurée. À la suite de la guerre, les derniers habitants arabes sont concentrés dans la vieille ville et à Adjami ; pendant des décennies, ces quartiers ne sont pas reconstruits, conservant dans leurs vides et leurs cicatrices une histoire en suspens. Cette ville oubliée rejoint mon obsession de la mémoire de la guerre et de l’exil.

Refusant tout orientalisme selon le vœu d’Edward Saïd, né à quelques kilomètres de là, je cherche la texture universelle et concrète d’un territoire blessé : maisons détruites, seuils arrachés, port déserté, terrains vagues, portes pillées, rues silencieuses. Je m’attache aussi aux persistances — aux chèvres et aux coqs dans les arrière-cours, aux derniers bars à chicha — car l’effacement ne concerne pas seulement les bâtiments, il atteint les modes de vie, les gestes, les sociabilités.

Je choisis de photographier la ville comme un champ d’indices et d’établir une topographie de vides, de fragments, de seuils, de signes, de graffitis, non pour résoudre l’histoire mais pour rendre sensible la violence de l’effacement et l’obstination des restes. Jaffa apparaît alors comme un paysage-palimpseste.

Ce travail vise une expérience de regard lente et stratigraphique pour rompre l’évidence du récit linéaire. La photographie, ici, n’est pas seulement représentation, elle est surface critique et espace de mémoire. Elle est possibilité de faire tenir ensemble ce qui a été séparé. Elle cherche à être un dispositif d’attention, un moment de résistance à la circulation indifférenciée des images.

/ 31 photographies
tirage jet d’encre pigmentaire sur papier Hahnemühle Ultra Smooth
contrecollage sur dibond
édition de 5 (+2 EA)
40x40cm ou 60x60 cm

/ La mémoire des vaincus
19 x 26 cm, 64 pages
31 photographies couleur
reliure à droite collée
texte en français, arabe, hébreu