Utopie

2025-2026

Ce projet photographique prend pour point de départ une série d’images en noir et blanc réalisées par Michel Peraldi entre 1985 et 1989 autour de l’étang de Berre. Ces dates ne sont pas un simple cadre documentaire : vingt-cinq ans après la planification de Fos, quinze ans après le début de sa construction, elles constituent un moment-charnière, celui de l’horizon temporel des projections économiques. Il est le point où les courbes prévues, les promesses de croissance et de plein-emploi, les récits d’aménagement du territoire sont censés se vérifier dans le réel. Autrement dit, le moment où l’utopie industrielle cesse d’être un plan et devient un bilan.

Les photographies de Peraldi enregistrent cette matérialisation. Leur noir et blanc n’est pas une esthétique. Il agit comme un régime de vérité, donnant à voir les textures du concret —sols, fumées, infrastructures, friches. Là où les années 1960 avaient construit un récit de modernisation et de prospérité, les années 1980 montrent un paysage marqué par la brutalité des implantations, l’usure, la dégradation, la désillusion. Fos apparaît alors comme un territoire-symptôme, celui d’un progrès conçu comme évidence mais qui va se révéler être une catastrophe.

Mon geste plastique consiste à superposer à ces images des formes colorées, directement inspirées de la palette chromatique des années 1960. Ces couleurs franches, optimistes, pop incarnent la foi dans la technoscience, dans la planification, dans la promesse optimiste d’un avenir propre et maîtrisé. Posées sur le noir et blanc des années 1980, elles fonctionnent comme un fantôme : la persistance d’un imaginaire qui continue de recouvrir le réel, même lorsque ce réel le contredit.

Cette superposition n’a pas pour but d’embellir ni de corriger l’archive. Elle met en scène la collision de deux temporalités et crée une tension visuelle : la couleur agit comme une couche de projection, elle révèle un décalage.

Avec la complicité de Michel Peraldi, ce travail est donc moins une relecture nostalgique qu’une mise à l’épreuve. Il interroge ce que “progrès” veut dire. Fos-sur-Mer, ici, n’est pas seulement un site industriel : c’est une scène où se lit l’histoire d’une croyance — et où l’image permet, aujourd’hui, de confronter l’utopie à sa réalité et montrer qu’une idéologie de l’avenir peut produire, très vite, un présent inhabitable.

/ 12 photographies
tirages jet d’encre pigmentaire sur papier Hahnemühle Ultra Smooth
contrecollage sur dibond
édition de 5 (+2 EA)
34 x 50 cm, 50x50 cm